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Un bruit curieux provient de l’armoire centrale.)

Zsuzsa : ... Oh, mon Dieu ! Roza ! J’ai oublié de lui donner à manger...

(Elle court à la cuisine et se met à réchauffer quelque chose dans une casserole. Pendant ce temps là Tamas extirpe de la commode une minuscule chemise de nuit, s’y enfouit et avec un reste de rouge à lèvres il se dessine une bouche de clown, puis il se relève)

Tamas : Maman, tu regardes ?

Eva : Je regarde.

(Tamas arpente cérémonieusement le haut de l’armoire.)

Tamas : ... voilà, maintenant je suis l’ange...

(Tamas chante.)

Tamas Oh, du liber Augusztus tűzoltó kongresszus kis tüzet eloltani nem nagy virtus de aki a szívemnek lángját eloltja nincsen olyan hatalmas vízipuska ...

(Zsuzsa apporte la nourriture qu’elle a fait réchauffer, elle ouvre l’armoire centrale et en sort un fauteuil roulant sur lequel se trouve une forme emmaillotée dans des couvertures... On devine que cette forme squelettique est une femme. L’armoire n’a pas de fond mais des couples en habits blancs de la fin du XIXeme siècle se promènent sur un arrière-plan ouvert d’une blancheur éclatante. Certains esquissent un pas de danse. Leurs visages peints ressemblent à ceux de poupées de porcelaine... Zsuzsa fait manger Roza. Tamas finit par s’arrêter de chanter et observe la scène accroupie. On entend les voix limpides d’un chœur d’enfants qui chante en allemand Oh, du liber Augustin.)

Zsuzsa : ...Allez, mange Roza... mange... c’est de la semoule, c’est bon... il y a de la crème, de la vanille et des amandes dedans... (Roza bredouille quelque chose en mangeant)... demain, ma douce, je te ferai ça demain... tu verras, ça te plaira... (Roza bredouille) Oui. De la banane aussi... de la mandarine et de l’orange... les vitamines, il en faut... (Roza bredouille en mangeant) Ça non. Ça donne des gaz. (Roza bredouille et avale la dernière cuillérée) Je t’ai dit non. Bois plutôt du champagne (Elle lui en sert et Roza lampe son champagne avec avidité) Tu n’as pas envie d’aller au petit coin ? (Roza fait signe que non) Tu es sûre ? Tu ne veux pas que je t’apporte le... (Roza remue la tête avec force)... tu ne vas pas refaire... (Roza boit son champagne )... dimanche on prendra un bain... je te couperai les ongles, ceux des pieds aussi... on prendra un shampooing, on mettra des bigoudis... je te mettrai de la crème... et une chemise de nuit propre... je suis allée à la blanchisserie (Dans l’armoire un cygne blanc semble glisser sur l’horizon et au-dessus de lui on peut lire : lingerie)... on discutera... je te mettrai du rouge à lèvres, tu sais celui que tu aimes... le cyclamen...

(La tête de Roza s’affaisse, elle dort. Zsuzsa repousse le fauteuil dans l’armoire en le faisant doucement rouler entre les promeneurs qui font cercle autour d’elle. Elle referme la porte. SILENCE.)

Manya : Dis, Zsuzsa ! Cette Roza, c’est qui pour toi ?

Zsuzsa : Je n’en sais rien.

Böske : Non... tu plaisantes...

Hilda : Si elle est là, c’est que c’est forcément une parente.

Zsuzsa : J’en ai hérité de ma mère. Elle a toujours été là autant que je m’en souvienne... Maman !

Amélie Chérie : Oui, ma fille.

Zsuzsa : Roza, c’est qui pour nous ? Amélie Chérie : Je n’en sais rien. J’en ai hérité de ma mère... et elle de la sienne... et ainsi de suite... elle a toujours été là.

Zsuzsa : Tu entends, Liza ? Après moi ce sera ton tour. Ne t’inquiète pas, il y a le mode d’emploi : pas de chou, ni d’œuf à cause de son foie... Ah ! Et le chou-fleur non plus, ça donne des gaz. Quant à la boisson : il faut qu’elle boive peu...

Böske : Qu’est-ce que ça fait si elle boit ?

Zsuzsa : Je ne sais pas... je n’ai jamais tenté le coup... Sandor : Il faudrait essayer une fois...

Zsuzsa : ... pas tant que je vivrai... Sandor : Bon, bon... je disais ça comme ça...

Istvan : Une vieille femme... avant de mourir... ça ne se met pas à boire... Zsuzsa : Qu’elle meure plutôt avant, comme elle...

Böske : Elle l’a bien cherché...

(Elle rit. Sandor se met à chanter d’une façon sentimentale) Sandor Magyarnak nem való a könny Nagy István úgyis visszajön

(Les autres se joignent à lui.)

Aludjad át az éjszakát én mindig gondolok terád ne féljél visszatérünk még mi gyöztesen ne sírj utánam, én édesem ...

(Ceux qui ne discutent pas entre eux fredonnent la chanson)

(Liza se dirige vers l’armoire centrale et ouvre la porte. La vision précédente a entièrement disparu. L’armoire est pleine de vêtements tassés les uns contre les autres et suspendus à une tringle.)

Zsuzsa : Qu’est-ce que tu cherches ?

Liza : Rien.

(SILENCE. Tamas a mis sur sa tête une toute petite culotte, ce qui finit par lui donner vraiment l’air d’un ange.)

ps:

Extrait d’une comédie musicale que chantaient les prisonniers de guerre hongrois en Russie. Pleurer ne sied pas au Hongrois Istvan Nagy reviendra sans cela.

Dors tranquille, d’un sommeil profond Je pense à toi toujours N’aie crainte, nous reviendrons vainqueurs Ne pleure pas mon amour ...